Martin Luther King

Il est de ces hommes qui ont marqué l'histoire. L'un de ces visages incontournables, de ces noms qui évoquent à tous un combat. Des centaines de villes ont leur rue ou leur école Martin Luther King et la culture populaire a intégré le militant des droits civiques au panthéon des icônes indémodables. (1) "I have a dream" est certainement le discours le plus connu de la planète. Ou plutôt l'extrait de discours le plus connu. Car qui connaît le reste de ce texte ? Le propos de King a été réduit à cette phrase. King comme Noir, défenseur pacifiste d'autres Noirs opprimés. Un leader dont chacun s'approprie l'héritage, anti comme prodiscrimination positive, ou candidat aux élections américaines. En évoquant la potentielle accession du sénateur Barack Obama au poste suprême, la très influente Oprah Winfrey expliquait : "Le Dr King a fait le rêve mais nous n'avons plus à nous contenter de rêver. En votant, nous pouvons faire de ce rêve une réalité." (2) Comme beaucoup, la femme d'affaires passe ici à côté de l'essentiel du message de Martin Luther King.
Une route semée d'embûches
Certes, l'élection d'un homme noir à la présidence des Etats-Unis contient une portée symbolique considérable. Il y a 150 ans, Barack Obama n'aurait pas eu le droit d'ouvrir un livre. Il y a 60 ans, toujours pour avoir commis l'erreur d'être né Noir, il aurait été malmené par le Ku Klux Klan. Il y a 45 ans, il n'aurait pu étudier avec des Blancs puisque plus de 75 % des écoles du Sud pratiquaient encore la ségrégation scolaire. (3) Martin Luther King a participé à l'avènement d'une société plus juste et aurait été heureux qu'un Noir puisse avoir des chances d'être élu président. Quel chemin parcouru depuis ce jour de 1955 où Rosa Parks refusait de céder sa place à un Blanc dans le bus, provoquant ainsi le début de la marche pour les droits civiques ! Ce combat semble naturel aujourd'hui, mais pour Martin Luther King, la lutte contre le poids de quatre siècles d'esclavage met sa vie en danger : des ségrégationnistes posent des bombes chez lui, le FBI le harcèle, le file, le met sur écoute... Au coeur des années 1960 de la contre-culture et du maccarthysme, en agissant à coups de sit-in, boycotts et marches toujours pacifiques, l'admirateur de Gandhi se transforme en élément perturbateur pour le gouvernement américain. Bien plus qu'un Malcolm X. Il est aisé pour le FBI de décrédibiliser un homme prônant l'usage de la violence, mais quid d'un pasteur bien sous tous rapports ? MLK a fédéré ses concitoyens jusqu'à en réunir un nombre tel que le Congrès n'eut d'autre choix que de voter des lois en faveur de l'égalité civique.

Pour Luther King, la ségrégation n'était que l'infime partie d'un problème bien plus vaste. Un problème au-delà des clivages Noirs / Blancs, un problème nécessitant la reconstruction de la société tout entière : "Le racisme, l'exploitation économique et le militarisme sont liés et vous ne pouvez réellement vous débarrasser de l'un d'entre eux sans vous débarrasser des autres." En 1966, le pasteur de l'Alabama quitte le sud des Etats-Unis pour emménager à Chicago. Il découvre une autre forme de ségrégation, plus perfide. Dans le nord, le sort des Noirs, comme de l'ensemble des immigrés, se révèle particulièrement difficile. Isolés dans des ghettos, leurs conditions de vie sont déplorables. En 1963, 50 % de la population noire vit sous le seuil de pauvreté contre 1/5e de la population blanche. Plus de 12 % des non-Blancs sont au chômage alors que le taux n'atteint pas les 5 % chez les Blancs. (4) Les lois sur les droits civiques votées en 1960, 1964 et 1965 n'ont rien changé ou presque à la vie des populations défavorisées. En 1970, dans les ghettos, la densité de population est cent fois supérieure à celle des banlieues majoritairement blanches ; 29 % des foyers noirs vivent avec des rats et 38 % avec des cafards. (5) Quelques années avant son assassinat, Martin Luther King dénonce de plus en plus vivement cet état de fait. Pour lui, la guerre du Vietnam est en partie responsable. En 1967, le chantre de la désobéissance civile devient l'homme à abattre en affirmant que : "Les promesses d'une "grande société" ont été abattues sur les champs de bataille du Vietnam." L'argent finançant cette guerre est retirée aux écoles, centres de santé ou systèmes d'aides sociales. En outre, à l'époque, 64 % des Noirs incorporables sont appelés contre 13 % des Blancs : les enfants des pauvres font une guerre décidée dans les hautes sphères.
Un rêve encore bien loin de la réalité
Une situation qui rappelle étrangement celle des Etats-Unis de 2008… Plus personne ne veut s'engager dans l'armée, alors l'Etat embrigade les plus pauvres en leur promettant de financer leurs études. Le budget de la Défense explose tandis qu'une part dérisoire est consacrée à la santé ou à l'éducation. Aujourd'hui, 47 millions d'Américains dont 8,5 millions d'enfants sont dépourvus d'assurance santé, soit 16 % de la population. Selon le ministère des Affaires étrangères français, "les problèmes sociaux ont augmenté aux Etats-Unis ces dernières années" : 12 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et le pourcentage est en augmentation régulière. La grande marche des pauvres que préparait Martin Luther King juste avant sa mort ne semblerait pas anachronique si elle se tenait aujourd'hui : des milliers de personnes devaient rallier Washington et y organiser une immense manifestation interraciale, ne se dispersant qu'après avoir obtenu des mesures visant à mieux distribuer les richesses. La vie du pasteur a été prise avant qu'il n'ait eu le temps de voir ses revendications entendues. Depuis, les problèmes de précarité et de racisme n'ont pas beaucoup changé. Dans 'Panthères noires' de Tom Van Eersel, un ancien membre du Black Panther Party explique ainsi : "Quand je lis des articles que nous écrivions en 1969, j'ai l'impression qu'ils datent de 2003." Tom Van Eersel affirme même que beaucoup des militants des années 1960 qu'il a rencontrés considèrent que la situation s'est détériorée.
"Une oasis de liberté et de justice"
Le passage de l'ouragan Katrina a montré que le pays le plus puissant du monde laissait effectivement en marge une partie conséquente de ses citoyens. Toujours les mêmes : les plus pauvres, les moins blancs. Dans le pays de la liberté, la fracture sociale coïncide avec la fracture raciale. Avant Katrina, la Nouvelle-Orléans était peuplée de 70 % d'Afro-américains et de 40 % d'analphabètes. Ironie du sort ou illustration d'un état de fait, les états dans lesquels MLK a tant milité, Louisiane, Mississippi, Alabama furent ceux touchés par l'ouragan Katrina en 2005. Martin Luther King rêvait d'un "état du Mississippi, désert étouffant d'injustice et d'oppression, transformé en une oasis de liberté et de justice". Les images de la catastrophe de 2005 ont prouvé que le rêve était encore bien loin. Le pasteur souhaitait aussi qu'en Alabama, "les petits garçons noirs et les petites filles noires puissent joindre leurs mains avec les petits garçons blancs et les petites filles blanches, comme frères et soeurs." Ici, les Noirs et les Blancs semblent plutôt cousins éloignés. Seuls les plus riches ont pu quitter les zones à risque avant le passage de Katrina. Les autres, Noirs pour la plupart, ont attendu, en vain, des secours. On leur a demandé de prier. On a envoyé des gardes pour éviter qu'ils ne "pillent" les magasins. Pour éviter qu'ils ne "pillent" des vivres pour nourrir leur famille parce que l'aide de l'Etat ne venait pas. Qu'aurait pensé Martin Luther King de tout ça ? (6)
Le combat continue…
Tant que la situation de ce quart-monde américain ne changera pas, le rêve de MLK restera lettre morte. Ce n'est pas la couleur de peau du prochain président américain mais son programme politique qui est susceptible de changer cette situation. Oprah Winfrey se méprend. Néanmoins, il y a peut-être indirectement du vrai dans son propos. Barack Obama s'est clairement inscrit dans les traces du pasteur de l'Alabama dans son discours du 18 mars. Il assure "poursuivre la longue marche pour une Amérique plus juste, plus égale, plus libre, plus attentionnée et plus prospère." Il évoque les espoirs communs d'individus différents, les difficultés des Noirs mais aussi celles d'une frange de la population blanche. Il affirme sa foi dans le peuple américain et sa conviction de la nécessité de s'unir pour "résoudre les défis de notre époque". Pure rhétorique politique ou véritable conviction ? Difficile à dire. Obama semble en tous cas avoir saisi l'essence du combat de King : un projet de société et non de minorité.

Commentaires
Adrian-Cronauer site : www.ifape.org | le 10/03/2009 à 14:33:51Article ma foi personnel, mais relativement détaillé.
Re rejoins l'idée de l'auteur, selon lequel, sans cet homme merveilleux, que dis je, cet apôtre de la non violence, les afro-américains (je trouve le terme Noirs trop réducteur) n'auraient pas 1/10e des droits actuels.
Par delà l'aspect "revanchard" qu'il eût pu avoir contre le gent blanche, MLK qui, pour information a non seulement adoré, mais aussi rencontré Ghandi n'a jamais violemment stigmatisé les blancs.
Sa sagesse lui a tôt fait comprendre que pour arriver à son idéal, il lui fallait ressouder deux populations et non pas en invectiver une dont la faible vantardise la faisait se croire supérieure à l'autre et la rendait responsable de ses maux.
C'est là que Martin a déployé ses merveilleux talents d'orateur. Je ne vanterai point "I have a dream" que tout le monde connaît. Je me contenterai très humblement d'en traduire une infime partie. Certes, c'est extrêmement réductif, mais ça évitera à certains de supporter top longtemps mon humble et bien fade syntaxe.
"... J'ai fait un rêve. J'ai fait un rêve,ou Je fais le rêve que mes quatre jeunes enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés pour la couleur de leur peau, mais pour le contenu de leur personne. Je fais ce rêve aujourd'hui ! "
Voilà pour la partie la plus connue. Pour preuve de ce que j'ai avancé plus haut, c' est à dire l'"anti-haine" de mlk envers les blancs (on ressent même de la pitié dans le discours), et sa volonté de ressouder un même peuple, voici:
« Je fais le rêve qu'un jour là-bas en Alabama, avec ses racistes vicieux, avec son gouverneur aux lèvres dégoulinantes des mots interposition et annulation; un jour au fin fond de l'Alabama les petits garçons noirs et les petites filles noires puissent joindre leurs mains avec les petits garçons blancs et les petites filles blanches, comme des frères et des sœurs. Je fais ce rêve aujourd'hui. «
Mon humble traduction n'est bien sûr en rien litéraire. Elle a juste pour but, d'essayer de comprendre mieux cette volonté de souder, plutôt que de découdre avec quelque vil "encapuchonné" (les membres du KKK).
Ce combat est aux antipodes -en termes de manières et de moyens- de celui de Malcom X, bien qu'il s'en inspire sans doute en partie. Je vais essayer d'étayer ma théorie: Si je ne m'abuse, historiquement parlant, Malcom X n'avait pas, ou peu pour crédo d'effectuer des marches silencieuses. Il me semble, que de par sa nature, ce meneur d'hommes charismatique était plus enclin à "foncer dans le tas" qu' à manifester paisiblement.
Nul doute que notre Grand Homme, s'il voyait ce qu'il est advenu de son pays esquisserait un large sourire: Oui Martin. Ton rêve est en partie; aussi petite fusse t-elle réalisé. Les Afro-Américains et les citoyens US blancs de peau vivent en paix autant qu'ils le peuvent. Certes, pour m'y être rendu je sais que dans le sud profond de l'Amérique et plus précisemment au Mississipi, les vieilles habitudes ont la peau dure. Mais, le Klan ce vieillard hirsute n'a plus la rage d'antan. Certes, il existera toujours des afficionados du WP (White Power=Pouvoir blanc), mais tout ceci est d'un autre âge et le monstre hideux à visage humain pendant des "Noirs" est loin.
Par contre, je me permets en tant que pro US (pas pro Bush) de relever la partie sur l'incorporation des afro us dans les Marines: A mon goût bien qu'ils soient de plus en plus nombreux, ils restent encore en deça du "quota" des boys blancs de "l'USMC" (United States Marine Corps). Quant au malaise profond du logement pour les "less people" il est effectivement on ne peut plus réel. Mais, il existe aussi en France d'une manière bien sûr beaucoup moins exacerbée. Pourquoi moins exacerbée et donc moins visible chez nous ? Fort simple: La France est un pays jouissant de ce que l'on peut nommer: Une hiérarchie sociale. C 'est à dire, que même s'il existe, l'écart entre la population "riche" et celle dite "pauvre" est en partie occultée par les différentes couches sociales qui forment notre pays.
Couches sociales, qui n'existent pas, ou sont beaucoup moins visibles aux USA. De fait, il y a un gouffre entre la population vivant bien ou assez bien, et ceux qui n'ont rien.
Le nouveau candidat à la Maison Blanche que tout le monde adule ( sauf moi !) changera t-il quelquechose parcequ'il est noir ? Ce serait à mon goût bien utiopiste de le croire. Fera t-il mieux que son prédécesseur ? Sans nul doute. Mais, il reste un homme politique. Donc, de grâce, mesdames et messieurs de la lige des "bien pensant" cessez de voir en lui ce qu'il n'est pas: Le messie, qui emmnera les USA vers la terre promise de l'égalité et de la liberté.
Adrian-Cronauer
PS: Désolé pour les éventuelles fautes de frappe/d'orthographe, mais j'ai en horreur l'utilisation d'un correcteur d'orthographe.
Mille excuses aussi, si jamais mon humblissime participation apparaît plusieurs fois. C'est purement involontaire